Mercredi 28 janvier 2009 3 28 /01 /Jan /2009 16:56


Allez savoir pourquoi me revient cette histoire lue ou entendue je ne sais quand, je ne sais où.

Un voyageur japonais échoua sur un îlot minuscule de l'Océan Indien. Il survécut sans trop de problèmes quelques jours. Un matin, il lut dans le ciel l'annonce d'une tempête, pensa qu'il n'en réchapperait pas, en vint, dans sa fièvre, à la souhaiter. Vite, il griffonna sur un bout d'écorce les mots qui lui venaient. C'étaient des mots étranges dans leur juxtaposition, enfouis en lui, qu'il n'aurait jamais pu prononcer devant qui que ce soit. Il découpa des groupes de mots en lamelles qu'il fit entrer dans une bouteille et jeta la bouteille à la mer.

L'ouragan fut détourné de son îlot. Il survécut et un navire danois sauva notre naufragé.
L'équipage qui lui avait sauvé la vie relâcha dans une île proche, ravagée par la tempête. Il eut la surprise de voir, sur le port, les gens de l'ile dont il ne connaissait pas la langue, porter comme un trophée, la bouteille que trois jours plus tôt, il avait mis à la mer. Il était soulagé de savoir que personne autour de lui, ne pouvait déchiffrer son message. Puis, il sourit avec un peu de fierté, en voyant que les lamelles d'écorce étaient accrochées à un poteau, comme des amulettes, une relique ou un gri-gri.
Par antoine henri-fournier - Communauté : Comme Shéhérazade...
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Samedi 24 janvier 2009 6 24 /01 /Jan /2009 17:50
Je l'ai appris tout à l'heure de la Jeanne qui fermait tout, portail, portes et volets, par peur de la tempête. Allez savoir pourquoi, elle pense, la rusée, me faire plaisir en me passant la nouvelle. Dans le village, il y a un type qui a appelé son chien "Sarko". Il aime son chien et c'est un représentant des conservateurs champêtres pur jus, ancrés ici depuis Pétain au moins, peut-être depuis Vercingétorix, comme tout ce versant des collines. La Jeanne soigne ses effets et en remet un peu. C'est étrange comme ici il y a tant d'acteurs-nés, pas doués pour la mise en scène, mais de grand talent dans la pantomine. Elle est perclue de rhumatismes, mais ses gestes esquissés, ses mimiques plairaient à un metteur en scène minimaliste. Une vidéo ne pourrait en rendre compte. Faute de mieux, je recopie ses tirades, imitées de Jean-Marie, le maître de "Sarko", Gargantua par la taille, ventripotent comme Obélix, et conseiller municipal "sans étiquette", soit droite plutôt dure limite FN ,- ça me rappelle les "Sans parti" de la ci-devant Europe de l'Est.

La Jeanne se baisse autant qu'elle peut et fait celle qui agite une écuelle:" Viens manger ta pâtée, mon petit Sarko. Viens. N'aie pas peur". La Jeanne esquisse un mouvement de recul, poussant à l'arrière tout son buste, levant les bras à mi-hauteur: "Allons, allons. Mon bon SarKo. On se calme, mon gros jaloux !". L'index en avant, roulant les yeux:" Sarko, cesse de montrer tes dents sur la route. On sait bien que tu n'es pas aussi méchant que ça ". Entre chaque séquence, la Jeanne a affecté deux minutes de se tenir les côtes. Maintenant, elle virevolte presque sur place dans ses jupes et ses fichus, comme une Andalouse. Puis, un petit geste élégant de la main, elle s'esquive, joyeuse de son effet. "C'est pas tout de ça, Monsieur. Mais, je n'ai pas pansé mes lapins. Dans une demie-heure, je me cloître dans la cuisine. Je vous souhaite une bonne soirée". 
Par antoine henri-fournier - Communauté : Comme Shéhérazade...
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Samedi 24 janvier 2009 6 24 /01 /Jan /2009 14:04

Il y avait dans l'ancienne Tiflis devenue Tbilissi soviétique, le Chef de Département de l'Institut des Lettres, apprécié du Parti mais assez peu maître de la langue française. Dans l'ennui médiocre de sa fonction,Il avait été touché par la visite d'une écrivaine de Paris. Soucieux de la réputation d'hospitalité des Géorgiens, il  bombardait l'auteure de messages de remerciement qui tous se terminaient par une formule qu'il estimait d'une belle courtoisie: "Madame, je vous baise".
Que voulai-til dire au juste  ?"je vous embrasse", "je baise votre main", "je vous bise" ? Je sais, écrite , l'histoire manque de sel. Mais, racontée par une princesse d'ascendance russo-persane, avec des rires étouffés, elle était pleine de charme. Dans le crépuscule de l'Empire soviétique finissant, on se croyait un court instant dans un salon de la vieille Europe. La dame avait soixante dix ans passés. Il n'y avait qu'un vieil hareng saur, des cornichons et des radis sur un napperon désuet; Une fiole de vodka aussi. Les murs de ce petit appartement de banlieue, où les immeubles vibraient au décolage des avions, étaient lézardés et avaient de grandes auréoles gris-bleu de moisi.




Pourquoi, depuis que je suis ici, cet adage chinois me revient-il souvent en tête ? C'était le propos de quelque mandarin, reproduit dans une revue de jardinage populaire. Un vieux colonel, sec comme un cep, droit comme un i, me le confiait dans l'allée de son jardin où, lassé des garnisons et des casernes, il semblait enfin heureux. Sans le savoir il partageait la retraite et la philosophie teintée de sagesse morose du lettré chinois.
Si tu veux être heureux un jour, saoule-toi.
SI tu veux être heureux un an, marie-toi.
SI tu veux être heureux tout la vie, plante un arbre.

Par antoine henri-fournier - Communauté : Comme Shéhérazade...
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Samedi 24 janvier 2009 6 24 /01 /Jan /2009 14:04

Il y avait dans l'ancienne Tiflis devenue Tbilissi soviétique, le Chef de Département de l'Institut des Lettres, apprécié du Parti mais assez peu maître de la langue française. Dans l'ennui médiocre de sa fonction,Il avait été touché par la visite d'une écrivaine de Paris. Soucieux de la réputation d'hospitalité des Géorgiens, il  bombardait l'auteure de messages de remerciement qui tous se terminaient par une formule qu'il estimait d'une belle courtoisie: "Madame, je vous baise".
Que voulai-til dire au juste  ?"je vous embrasse", "je baise votre main", "je vous bise" ? Je sais, écrite , l'histoire manque de sel. Mais, racontée par une princesse d'ascendance russo-persane, avec des rires étouffés, elle était pleine de charme. Dans le crépuscule de l'Empire soviétique finissant, on se croyait un court instant dans un salon de la vieille Europe. La dame avait soixante dix ans passés. Il n'y avait qu'un vieil hareng saur, des cornichons et des radis sur un napperon désuet; Une fiole de vodka aussi. Les murs de ce petit appartement de banlieue, où les immeubles vibraient au décolage des avions, étaient lézardés et avaient de grandes auréoles gris-bleu de moisi.




Pourquoi, depuis que je suis ici, cet adage chinois me revient-il souvent en tête ? C'était le propos de quelque mandarin, reproduit dans une revue de jardinage populaire. Un vieux colonel, sec comme un cep, droit comme un i, me le confiait dans l'allée de son jardin où, lassé des garnisons et des casernes, il semblait enfin heureux. Sans le savoir il partageait la retraite et la philosophie teintée de sagesse morose du lettré chinois.
Si tu veux être heureux un jour, saoule-toi.
SI tu veux être heureux un an, marie-toi.
SI tu veux être heureux tout la vie, plante un arbre.

Par antoine henri-fournier - Communauté : Comme Shéhérazade...
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Jeudi 22 janvier 2009 4 22 /01 /Jan /2009 17:59


Voici donc comment les choses se sont passées.
Comme imprévu.
C'était écrit.

Au moment du fromage, alors que je commençais à desservir, on cogne à la porte de la cuisine. Un toc toc de conte, vif et net. J'ai pensé au Petit Chaperon Rouge, je m'en souviens. J'ouvre et entre ,- en saluant, soufflant comme un moujik dans un roman russe -, un grand escogriffe d'un mètre quatre-vingt ou plus. Levant la tête, je n'ai vu que son visage creusé de larges sillons, comme dans la glaise des ravins d'en bas, une peau rouge brique, bleutée, et une étrange casquette qui ne parvenait pas à cacher de larges oreilles bleuies. Présentations, avec les termes les plus flous et choisis. Maurice, c'est son nom, vient m'avertir que des techniciens EDFsont en bas de ma cour et veulent l'avis des riverains au sujet de l'enfouissement, oui, c'est bien ça, des lignes électriques.

Le Maurice décline mon offre de café. "Je viens de le prendre". Je me récrie, esquisse un mouvement de recul,- comme un petit marquis français très XVIII°s-, "je ne suis pas propriétaire, seulement de passage, pour quelques mois et, vous savez, moi, les poteaux électriques... ". Il se rengorge, me donnant l'importance d'un chef de tribu devant lequel un valeureux explorateur présente ses lettres d'accréditation diplomatiques.Palabres. Assauts réciroques de politesse. Il faut trouver une issue. Je mets un ciré.

On descend sur la route. Il y a  la Jeanne, que je vois de près pour la première fois, surpris par son beau visage de vieIlle dame, avec de petites rides très fines, comme le coulis rosé que le potier met en fin de travail. A  côté, une espèce de cow-boy ou de pingouin, costaud et braillard, gonfle ses pectoraux sous un dress à poches que j'ai déjà vu, je crois, chez les bobos du XX°, à Paris. Ce qui me plait bien, c'est que la Jeanne ne cesse de glousser, de pouffer de rire dans son mouchoir, chaque fois qu'il gestIcule et crie. Il parle fort, va montrer à ces "branleurs d'EDF" ce qu'est le travail bien fait, etc. Sans le sourire patient du Maurice et les bouffées de rire de la Jeanne, je prendrais peur. Il s'appelle Bertrand, c'est le type que je vois passer tous les soirs, en 4/4, épouse charmante, jolies petites filles blondes, le matin je ne peux pas, je dors encore, et les fins de semaine, il tourne sans cesse comme dans une ronde de police. Monsieur de la Bruche, mon voisin le plus proche, dont l'employé de l'EDF prononce le nom avec componction, s'est fait excusé, mais a laissé ses directives.

On reste bien là deux heures, à gesticuler et bavarder pour rien dans le brouillard, plus une heure encore après le départ de Jeanne, qui est rentrée panser ses moutons et se mettre au chaud. Son petit geste de la main, avec un sourire ironique, en nous quittant, en disait long. Elle nous faussait compagnie et, mine de rien, se moquait bien de tout ce cinéma. Elle nous faisait la nique, la mutine.

Malgré les coups de gueule du Bertrand pour affirmer que lui savait, connaissait la question et que si sa position ,- il voulait déplacer un lampadaire de deux mètres pour ne pas gâcher sa vue-, n'était pas prise en compte, cela pouvait aller loin, la fin de l'entrevue a eu quelquechose de poétique. Une épaisse brume enveloppait notre haleine et je crois bien que nos vêtements fumaient comme terre labourée. Tout cela en pure perte, -on a conclu sur les plans de départ proposés par le technicien EDF -, mais qui, comme de juste, mériterait un roman. Le Maurice ne cessait de plaisanter à chaque hurlement de Bertrand ou à chaque argumentation un peu technique de Monsieur EDF. Ces petits coups de frein, bien tempérés, à propos, coulaient comme un sabordage calculé la hargne du Bertrand et les arguments abscons du scribe.

Tout le monde fut content. Mon coeur surtout, soulagé d'une si belle entrée en matière.

Pourtant, les moeurs indigènes l'imposent, il fallut boire un coup. J'ai compris que, malin, le Maurice avait agencé son affaire: sonner la retraite juste avant la fin du service EDF, soit 16h45. "Vous n'allez pas refuser un verre". On se regarda tous les trois, Bertrand, le technicien patenté, moi, d'un regard franc, toute querelle close. "Ca pourrait se faire", dit le technicien, originaire des collines alentour sans aucun doute. Bertrand était devenu doux comme ses chiots, sentimental devant tant de générosité. On poussa nos pénates vers le cuvage du Maurice. Un verre puis deux.
Maurice avait l'oeil: "Je ne sais pas d'où vous venez, mais, à voir votre mine, les filles doivent être jolies chez vous". Il servait avec générosité et buvait peu, du bout de lèvres. J'éludais la question, de manière un peu sotte : "Avec l'avion, ce n'est pas si loin que ça. Par ici aussi, il y a de beaux brins de filles". Je m'entendis dire cela dans un état de coma. Ce "brin de filles" si peu naturel sauva la mise et le désarçonna. J'avais montré mon visage, mais je n'avais pas vendu la mëche. J'étais libre de boire alors tout mon soûl pour sauver la face. Tranquille. Assurer mes arrières et ma sortie. "Merci pour tout. J'attends un coup de téléphone, je dois rentrer. Ce gamay est meilleur que je ne pouvais l'imaginer, mon cher Maurice". Lui qui attendait de placer son mot, sans perdre la face, perdit un peu pied et sauva mon esquive: "Et bio, en plus, du vrai bio de ma production, avec des ceps dans l'herbe, s'il vous plait !".  Nous étions tous deux saufs, quitte l'un comme l'autre. Je pouvais rentrer.

Trois quarts d'heure après, par hasard, rentrant du bois, j'entendis une forte conversation derrière le mur de pisé du hangar. 
- C'est pas un gris, c'est pas un noir, pas un jaune ? C'est quoi ce type ?" disait Bertrand, avec la voix des amateurs qui ne tiennent pas l'alcool.
La voix du Maurice, bien timbrée, avait un petit air de victoire, l'air de ceux qui servent à boire et gardent toujours une idée en tête.
- J'étudierai la question. Un brave type sans doute. J'hésite. Je ne peux l'appeler... abricot. Ce sera donc: "Président"!.

Après une journée pareille, je ne pouvais faire moins que m'enrouler dans ce beau Kimono que Béatrice m'a ramené de Kyoto. Il me vieillit de dix ans, mais je me gausse de tout comme un vrai sage confucéen en pianotant sur mon ordinateur.

Par antoine henri-fournier - Communauté : Comme Shéhérazade...
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