Jeudi 22 janvier 2009
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17:59
Voici donc comment les choses se sont passées.
Comme imprévu.
C'était écrit.
Au moment du fromage, alors que je commençais à desservir, on cogne à la porte de la cuisine. Un toc toc de conte, vif et net. J'ai pensé au Petit Chaperon Rouge, je m'en souviens. J'ouvre et
entre ,- en saluant, soufflant comme un moujik dans un roman russe -, un grand escogriffe d'un mètre quatre-vingt ou plus. Levant la tête, je n'ai vu que son visage creusé de larges sillons,
comme dans la glaise des ravins d'en bas, une peau rouge brique, bleutée, et une étrange casquette qui ne parvenait pas à cacher de larges oreilles bleuies. Présentations, avec les termes
les plus flous et choisis. Maurice, c'est son nom, vient m'avertir que des techniciens EDFsont en bas de ma cour et veulent l'avis des riverains au sujet de l'enfouissement, oui, c'est bien
ça, des lignes électriques.
Le Maurice décline mon offre de café. "Je viens de le prendre". Je me récrie, esquisse un mouvement de recul,- comme un petit marquis français très XVIII°s-, "je ne suis pas propriétaire,
seulement de passage, pour quelques mois et, vous savez, moi, les poteaux électriques... ". Il se rengorge, me donnant l'importance d'un chef de tribu devant lequel un valeureux
explorateur présente ses lettres d'accréditation diplomatiques.Palabres. Assauts réciroques de politesse. Il faut trouver une issue. Je mets un ciré.
On descend sur la route. Il y a la Jeanne, que je vois de près pour la première fois, surpris par son beau visage de vieIlle dame, avec de petites rides très fines, comme le coulis
rosé que le potier met en fin de travail. A côté, une espèce de cow-boy ou de pingouin, costaud et braillard, gonfle ses pectoraux sous un dress à poches que j'ai déjà vu, je
crois, chez les bobos du XX°, à Paris. Ce qui me plait bien, c'est que la Jeanne ne cesse de glousser, de pouffer de rire dans son mouchoir, chaque fois qu'il gestIcule et
crie. Il parle fort, va montrer à ces "branleurs d'EDF" ce qu'est le travail bien fait, etc. Sans le sourire patient du Maurice et les bouffées de rire de la Jeanne, je
prendrais peur. Il s'appelle Bertrand, c'est le type que je vois passer tous les soirs, en 4/4, épouse charmante, jolies petites filles blondes, le matin je ne peux pas, je dors encore, et les
fins de semaine, il tourne sans cesse comme dans une ronde de police. Monsieur de la Bruche, mon voisin le plus proche, dont l'employé de l'EDF prononce le nom avec componction, s'est fait
excusé, mais a laissé ses directives.
On reste bien là deux heures, à gesticuler et bavarder pour rien dans le brouillard, plus une heure encore après le départ de Jeanne, qui est rentrée panser ses moutons et se mettre au
chaud. Son petit geste de la main, avec un sourire ironique, en nous quittant, en disait long. Elle nous faussait compagnie et, mine de rien, se moquait bien de tout ce cinéma. Elle nous faisait
la nique, la mutine.
Malgré les coups de gueule du Bertrand pour affirmer que lui savait, connaissait la question et que si sa position ,- il voulait déplacer un lampadaire de deux mètres pour ne pas gâcher sa
vue-, n'était pas prise en compte, cela pouvait aller loin, la fin de l'entrevue a eu quelquechose de poétique. Une épaisse brume enveloppait notre haleine et je crois bien que nos
vêtements fumaient comme terre labourée. Tout cela en pure perte, -on a conclu sur les plans de départ proposés par le technicien EDF -, mais qui, comme de juste, mériterait un
roman. Le Maurice ne cessait de plaisanter à chaque hurlement de Bertrand ou à chaque argumentation un peu technique de Monsieur EDF. Ces petits coups de frein, bien tempérés, à
propos, coulaient comme un sabordage calculé la hargne du Bertrand et les arguments abscons du scribe.
Tout le monde fut content. Mon coeur surtout, soulagé d'une si belle entrée en matière.
Pourtant, les moeurs indigènes l'imposent, il fallut boire un coup. J'ai compris que, malin, le Maurice avait agencé son affaire: sonner la retraite juste avant la fin du service
EDF, soit 16h45. "Vous n'allez pas refuser un verre". On se regarda tous les trois, Bertrand, le technicien patenté, moi, d'un regard franc, toute querelle close. "Ca pourrait se
faire", dit le technicien, originaire des collines alentour sans aucun doute. Bertrand était devenu doux comme ses chiots, sentimental devant tant de générosité. On poussa nos pénates vers le
cuvage du Maurice. Un verre puis deux.
Maurice avait l'oeil: "Je ne sais pas d'où vous venez, mais, à voir votre mine, les filles doivent être jolies chez vous". Il servait avec générosité et buvait peu, du bout de lèvres.
J'éludais la question, de manière un peu sotte : "Avec l'avion, ce n'est pas si loin que ça. Par ici aussi, il y a de beaux brins de filles". Je m'entendis dire cela dans un état de coma. Ce
"brin de filles" si peu naturel sauva la mise et le désarçonna. J'avais montré mon visage, mais je n'avais pas vendu la mëche. J'étais libre de boire alors tout mon soûl pour
sauver la face. Tranquille. Assurer mes arrières et ma sortie. "Merci pour tout. J'attends un coup de téléphone, je dois rentrer. Ce gamay est meilleur que je ne pouvais l'imaginer, mon
cher Maurice". Lui qui attendait de placer son mot, sans perdre la face, perdit un peu pied et sauva mon esquive: "Et bio, en plus, du vrai bio de ma production, avec des ceps dans
l'herbe, s'il vous plait !". Nous étions tous deux saufs, quitte l'un comme l'autre. Je pouvais rentrer.
Trois quarts d'heure après, par hasard, rentrant du bois, j'entendis une forte conversation derrière le mur de pisé du hangar.
- C'est pas un gris, c'est pas un noir, pas un jaune ? C'est quoi ce type ?" disait Bertrand, avec la voix des amateurs qui ne tiennent pas l'alcool.
La voix du Maurice, bien timbrée, avait un petit air de victoire, l'air de ceux qui servent à boire et gardent toujours une idée en tête.
- J'étudierai la question. Un brave type sans doute. J'hésite. Je ne peux l'appeler... abricot. Ce sera donc: "Président"!.
Après une journée pareille, je ne pouvais faire moins que m'enrouler dans ce beau Kimono que Béatrice m'a ramené de Kyoto. Il me vieillit de dix ans, mais je me gausse de
tout comme un vrai sage confucéen en pianotant sur mon ordinateur.