Dimanche 18 janvier 2009 7 18 /01 /Jan /2009 17:08
12- Cassé du bois. Dans la poussière du hangar. J'ai déniché une vieille hâche au tranchant large comme une raie, son brun clair brouillé par la rouille. Il y avait des rondins de tout acabit, accumulés ici bien avant que je naisse. Les arbres dont ils venaient pour les plus anciens avaient germés sous Louis XV, avant peut-être.

Je cogne et ne perds pas une seconde de mon bonheur. Parfois, ma cognée dérape sur les fibres des ormes, tendues comme des lames d'acier, des cordes de piano. A l'arraché, le bois cède et un noeud gicle comme un oeil contre le ventre d'une cuve qui dort là depuis cent ans. Les troncs de chênes sont francs et nets. Leur chair, blanche ou sombre, parfois tâchée de grains de son, cède d'un coup, ouverte comme une paire de mains et dégage une ôdeur violente. C'est pire encore avec les rondins de pommier. Pourri, leur coeur est une poignée d'étoupe, en grappe comme du lait de poisson, sous le manchon solide d'écorce bleue. Ou bien, gorgé d'eau encore, il explose et répand son parfum acide. On fait une pose pour respirer à fond ce parfum de pommes sûres. Les troncs de cerisier ont déjà perdu leur pelure mince qui danse en volutes et se fendent sans opposer de résistance. Leus bûches sont teintées d'un beau rose mat avec des nuances d'abricot ou de mangue. J'ai gardé les frênes pour la fin, sans risque. On réussit à tous les coups à tailler dans leurs membres encore souples. Ils offrent leur blancheur tendre de filles du Nord. 

On quitte le hangar, étourdi de senteurs exotiques, tous les sens réveillés, plus vif, sentimental comme un marin.   
Par antoine henri-fournier - Communauté : Comme Shéhérazade...
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Dimanche 18 janvier 2009 7 18 /01 /Jan /2009 17:01
11- Aux gens du village, j'aurais pu me présenter. J'en suis capable, je préfère ne pas. Peur d'être mordu. Ils attendent ça,les charognards. Enjoleuses, les voix disent, montrez-vous, soignez votre apparence, encore un petit effort. Vous êtes quelqu'un de bien, de très bien même. Foutaises. Le diable ricane en bas, dans les ravins.

J'oubliais. Un pigeon a failli s'écraser contre ma vitre. Il a laissé une trace de sang.
Par antoine henri-fournier - Communauté : Comme Shéhérazade...
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Mardi 13 janvier 2009 2 13 /01 /Jan /2009 18:14
8- Aubaine de la solitude. Les rêvent glissent la nuit comme rivière sous la lune. Le jour, parfois, ils me font signe dans l'éclaircie derrière les grands chênes. Des heures durant, pour tuer le temps, je m'échine contre les herbes sèches et les ronces, m'égratigne aux vieux murs de pisé. Je me cogne contre mes meubles et mon petit bout de passé. Monde enchanté sous mes fenêtres. Le froid attise la lumière, comme un soufflet. Enfer dedans et l'Eden à ma porte. Nuit noire en interne, beau soleil sur la forêt.

Bête à dire, le monde est beau. Aujourd'hui. Pas hier, pas demain. Enfin, peut-être, mais c'est chose délicate à peser sur des balances subtiles. Je me ris à moi-même en pensant à ce que pourraient dire les "vieux" alentour:  "Même lui, il commence à prendre de l'âge".

9- Encore cette beauté gênante du monde dehors. Cela met mal à l'aise. La guerre. Comme toujours, pire aujourd'hui, peut-être pire encore demain ou bien la trêve. La honte: cette énergie mise à taire la guerre, les échos de la guerre en soi.

10- Le tapis. J'ai fermé la porte à clé. Un qui entrerait et me trouverait là, assis sur ce tapis acheté en Cappadoce, il me croierait fou à jamais. Avec tort et raison. L'abstraction qui me convient, c'est exactement celle des lignes et des couleurs. Comme celui d'un enfant qui s'ennuie, mon index suit les courbes, caresse les volutes comme des tiges de fleurs, fait une halte dans les cases de l'échiquier. L'oeil calcule les imperfections de la symétrie et jubile. Il fouille le bleu éteint, vole vers l'orangé, glisse du côté du vert, se heurte au rouge brique. La main prend plaisir à raviver les touffes rousses, chaude toison. La musique en lacis croise ses lignes.

Le cerveau tourne au ralenti, mais il tourne, comme un chat qui ronronne: fleurs, drapeaux, mirhabs et minarets, visages de bêtes aux abois, tours au ciel, portes de terre battue. Majolique, mer émeraude, jardins qui ouvrent sur d'autres jardins, à l'infini. La séduction des fontaines trop fraîches et du désert brûlant. Assez.
Petite cérémonie intime, secrète, sage bien plus que folle.







Par antoine henri-fournier - Communauté : Comme Shéhérazade...
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Mardi 13 janvier 2009 2 13 /01 /Jan /2009 08:25
5- La vieille monte le raidillon, avec peine mais décidée.On l'appelle Jeanne je crois. Elle n'a pas le choix. Il faut bien rentrer le bois, panser les lapins, rentrer les moutons sortis prendre l'air et qui broutent l'herbe gelée comme des sorbets, rentrer aussi les oies, les oies terribles qui font des suçons bleues aux mollets quand on les approche. Le jour blème a pris la vieille. Que la nuit douce la reprenne et la garde au chaud.

6- D'avoir trop marché, j'ai des crampes aux molets.Le corps les appréhende tant que l'esprit souhaite qu'elles viennent vite pour en être plus tôt débarassé. Cela tient de l'hypnose et de la transe, de quelque expérience d'électricité ou de magnétisme. Mon mollet gauche dur comme un fer à repasser, vibrant comme un grille-pain ou une ruche. Energie inemployée.

7- Rêve 1- Du côté de l'Etang.Je me dirige vers un château, posé en balcon au pied d'une colline en contrepoint des ardoises bleues de ses toits: elle vibre encore de toutes les vagues rousses, pans jaunes et même de mèches verdâtres des chênes. Mon regard ne quitte pas le château, qui vacille un peu, image floutée. Je me rends compte que je n'avance guère. Mes jambes bougent, mais pataugent dans les roseaux et les joncs du bord de l'étang. Ou plutôt, mes pas tournent à vide sur un étrange pédalo. Un instant, le château semble se rapprocher, toutes ses fenêtres éclairées dans le crépuscule, puis sa façade balayée par le flash d'un éclair dans un ciel sans orage..
Une voix rit à deux pas de moi, acidulée, narquoise. C'est la voix de Sylvie, la fille du feu dont la voix ressemble le plus au bruit de l'eau. Je ne peux entendre ce qui est dit. Le château a disparu pendant que je me concentrait sur la voix. L'eau trouée par le flop des grenouilles, je me réveille.
Par antoine henri-fournier - Communauté : Comme Shéhérazade...
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Samedi 10 janvier 2009 6 10 /01 /Jan /2009 19:42
1- Entendu, je tire la couverture à moi. C'est que je dors tout seul. Qui me le reprocherais ?

2- Il faut faire le ménage au grenier. Oui, mais j'ai percé avec mon bonnet une superbe toile d'araignée. Dehors, dans le pré, les toiles d'araignées sont fines comme de la dentelle, chaque fils ourlé de givre. Comment faire, mon dieu, comment faire.? Repriser ? ravauder ? mais avec quoi? le fil du commerce est si grossier. Rien à voir avec ces filaments d'argent qui semblent sortis de la marmite d'une fée. C'est comme du petit boulé au temps des confitures. Avec parfois de minuscules  gouttes de mercure.
Et il faut nettoyer le grenier.

3-De mon poste d'observation, j'observe. Les mésanges se posent sur le mur ou sur le tilleuil. Puis elles plongent vers le grain que j'ai mis. Si ma silhouette apparaît  dans le cadre de la fenêtre, elles font un détour: elles semblent foncer vers moi, puis obliquent d'un coup à droite ou à gauche, comme un avion qui vire sur l'aile. Rien à voir avec le vol des geais et des pigeons, au vol droit régulier et lourd, comme des avions de ligne, des gros porteurs, des B 52.

Les merles m'ennuient malgré leurs becs jaunes qui tricotent dans ma plate bande de salades gelées. Plus le froid est vif, plus ils se rapprochent de la maison. D'abord à becqueter mes pommes sous le pommier, puis  dans le jardin, quelle audace. Et maintenant, sans vergogne, au ras de mes murs à se désaltérer dans mes tonneaux, parce j'ai brisé la pellicule de glace qui s'était formée.
Je voudrais bien les chasser, les importuns, mais je crains d'affoler tout le plumage et le ramage de mes petits protégés, les mésanges bleues, si discrètes et chics, les pinsons des Ardennes ronds et vifs, les rouges -gorges méditatifs, et même deux roitelets qui volètent de cache en cache à quinze centimètres du sol.
Que la vie est compliquée, mon Dieu.

4-De la grange au grenier, la nuit  remue. O ! le bon lit de paille d'or des rêves. Malgré tout, la nuit remue, à pas feutrés, de toute cette masse de silence. Cela monte comme un cône qui prend sa base sur tout le village et gagne le ciel.Le poIds de ce silence tissé de bruits menus,oppresse la poitrine. En fait, des rumeurs qui sont souffles, esquisses de crépitement, voix éteintes, emballés dans la ouatte ou du papier à bulles. 
C'est trop pour moi. Je sens que je vais encore rêver du combat avec l'Ange et de l'échelle de Jacob. Ce bonheur sidérant du rêve me laisse dans la nostalgie au réveil, la hanche meurtrie.
Par antoine henri-fournier - Communauté : Comme Shéhérazade...
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